MS 2152 : PROCÈS CONTRE UNE SORCIÈRE (JUSTICE DE NANTUA, 1647)

(d’après une illustration ancienne)

 

Procès de Jeanne ALHUMBERT du Poisat

 

« Nous Jean Pierre Jantet docteur en droit juge de terre de Nantua A tous quil appartiendra scavoir faisons que dimenche dernier douziesme du present mois de may environ les six heures du soir Mre Jean Louis Fouras curial en la chastellenie dusdit Nantua & proc(ureur) en nostre siege seroit entre dans nostre mayson acompagne dune certaine fille laquelle sestant adresse a luy luy auroit dit quelle estoit venue en ceste ville pour se convertir a dieu & se rendre a justice et se faire bruler parce quelle estoit sorciere Et en mesme temps ayant tire icelle fille a part nous nous sommes enquis d’elle de son nom de sa quallite et du lieu de sa naissance et qui l’avoit oblige a se faire mener par devant nous A quoy sans hesiter nous avoit respondu quelle se nommoit Jeane / fille de feu Michel Alhumbert du village du Poysat en ladite terre de Nantua, quelle estoit venue pour se jetter entre nos mains se convertir a dieu sil luy plaisoit et se faire bruler parce quelle estoit sorciere Et craignant quil ny heut quelque desespoir ou marque de follie dans son esprit et pour recognoistre si elle disoit verite, nous feignimes d’ignorer quil y heut des sorcieres ny quelle sceut que cestoit destre sorciere, Elle nous respondit hardiment quelle estoit bien sorciere et quil y avoit des sorciers Et luy ayant demande que cestoit, elle respondit que cestoit se donner au diable et aller a la sinagogue comme elle avoit fait. Apres quoy l’ayant exorte de se maintenir tousjours la presence de dieu et de ne pas haprehender les tentations du …. [page abimée, sans doute : diable] nous la remimes a Mr Cl…. [page abimée, sans doute : Claude …] / nostre greffier pour icelle faire garder jusques au lundi lendemain et avec ordre de la remettre entre les mains du R. P. Cappon Religieux Jesouiste qui estoit audit Nantua, et le prier de nostre part de tascher a remettre l’exprit de ladite fille au cas quil y heut quelque desespoir ou melencolie qui leut obligé de ……. d’estre sorciere, ou de l’instimer  a la reunir a dieu, de l’ayder a se retirer des piesges de Satan sil estoit veritable quelle ayt renonce a dieu pour se donner au diable. Ce qu’ayant esté fait par nostredit greffier et icelle fille demeure ledit jour de lundi treziesme dusdit mois de may aupres dudit R.P. Cappon. Le mardi quatorsiesme nous avons mande ladiste fille laquelle estant venue dans nostre mayson, nous aurions icelle f… [page abimée, sans doute : fille] si elle pensoit tousjours ………. [page abimée] / nous avoit dit le dimenche precedent laquelle  voullant contrefaire sa contenance nous auroit dit avec une face riante quelle nous avoit confessé destre sorciere mais quelle ne lestoit pas, et que si elle avoit demande destre bruler cestoit quelle avoit quelque chose dans le coeur quy luy disoit quelle ne debvoit jamais mourir et quelle seroit pour tout temps sur la terre. Et luy ayant tesmoigné que nous serions bien ayse de son innocence nous la fimes asseoir sur un siege ou apres lavoir considere quelque temps et fait faire un acte de foy et de sa croyance, l’ayant inviter de lever la main pour prester serment de dire la verite sur ce que nous avions a luy demander elle en fist refus Et l’ayant presser par une seconde et troysiesme foys elle nous respondit pourquoy et ce que nous luy voullions et ayant recogneu son obstination nous fumes oblige de luy commander de la part de dieu de prester … [page abimée, sans doute : serment] / ce quelle fist dune facon toute tremblante et a linstant elle nous dit quelle estoit sorciere et quelle se mettoit entre les mains de justice pour demander pardon a dieu parce que veritablement elle estoit sorciere. Apres quoy layant regarde attentivement quelque temps nous l’exortames de ne rien dyre ny faire par crainte ny desespoir, que puisque elle estoit entre les mains de la justice on conserveroit son bon droit et son innocence et que si elle nestoit point sorciere quelle neut veu ny cogneu le diable quelle ne le debvoit pas dire et quelle seroit homicidé delle mesme, Si elle cherchoit la mort en s’accusant dun crime duquel elle seroit innocente et qu’au lieu de chercher son salut se seroit son entiere damnation. A quoy elle nous respondit hardiment que … [page abimée, sans doute : si] il n’estoit vray elle ne le dirait … [sans doute : pas ou point] et que si elle le dit s’est … [sans doute : pour] / son ame. »

Jeanne ALHUMBERT déclare s’être donnée au diable courant septembre dernier alors qu’elle était seule dans les bois de la montagne de Saugey :

« Apres quoy il luy fit renoncer à son baptême, à sa part de paradis, à la bienheureuse Vierge Marie et à tous / les Saints, et generalement à tout ce que croit lesglise. Ce quayant fait il se levat et mit un feu dans le feu et le retira tout embrasé, et luy ayant fait lever le pied gauche il la marquat dusdit feu au desoubs dicelluy avec une grande dolleur quelle resentit qui ne durat guere et luy dit tu es à moy. Apres quoy ceulx qui dansoient cesserent la danse [du sabbat] et se mirent à manger du pain duquel elle mangeat avec eulx et un peu de temps apres chascun se separat et elle se retirat dans la grange d’ou elle estoit venue. »

Jeanne reconnait alors se rendre à cette « assemblée » toutes les semaines, que le diable y apparaît toujours sous forme humaine ou de bouc, « qu’il commande à tous les sorciers de faire du mal ». Des sorciers qu’elle ne peut reconnaître « parce qu’ils sont tous masqués ». Puis Jeanne avoue :

« que depuis quelle est sorciere elle na fait aucun mal ny malefice que davoir environ huit jours appres rendu / mallade une petite fille de son frere [Estienne] parce que sa bellesoeur s’estoit fachee a elle, ce quelle fit en lui crachant contre, que ladite fille devint enfle et fut guerie au bout de huit jours. »

Pourquoi, notre Jeanne se rendit de son propre chef à Nantua pour se constituer prisonnière entre les mains de la justice ?

« Elle a dit quelle fut müe de recognoistre sa faulte dimenche mattin estant sortie de sa maison pour aller a la messe et qui luy vint une inspiration quelle avoit mal fait davoir quitte dieu pour se donner au diable, ce qui l’arestat tout cours et au lieu de prendre le chemin de lesglise pour aller a la messe elle prit celuy/ de nantua pour recourir a justice et trouver le moyen de retourner a dieu et se faire chastier de son crime. »

Si elle revient un temps sur sa parole, c’est parce qu’il « luy vint l’aprehention de faire deshonneur a ses parents et de souffrir beaucoup. » Mais quand on lui demanda de prêter serment, « il luy fut impossible de mentir« . Une fois encore, Jeanne fut remise « entre les mains de nostre dit greffier pour la faire garder jusques au lendemain mercredi quinziesme« . Ce jour-là, Jeanne fut de nouveau conduite auprès de ses interrogateurs, « laquelle nous abordant avec une face riante comme elle avoit fait le jour precedent tenant un chappellet en ses mains, nous dit quelle nous avoit  bien confessé quelle estoit sorciere mais quelle ne lestoit pas, et quelle avait oblié ce quelle nous avoit dit et ne se resouveroit plus. »

Mais une nouvelle fois, après lui avoir fait faire un acte de foi et prêter serment, elle reconnut « quelle estoit sorciere et que tout ce quelle avoit dit estoit veritable« . Mais les magistrats voulurent s’en assurer, notamment de la fameuse marque qu’il lui aurait fait sous le pied gauche :

« Et affin de nous assurer du lieu ou estoit la marque quelle nous avoit indique soubs le pied gauche de crainte que le diable ne la fit perdre pour nous en oster la cognoissance, nous lui fimes lever ledist pied gauche et appres luy avoir fait bander les yeux nous luy commandimes de nous marquer avec le doigt l’endroit ou elle croit estre marque, ce quelle fit au milieu dusdit pied gauche tirant en dehors laquelle marque nous recognumes blanche [écrit au-dessus d’un « rouge » rayé] ronde de la largeur d’un … [page abimée] / et au milieu dicelle une autre marque noire de la longueur et grosseur dun gros grain de bled orge et ainsy que l’avons designé icy en marge et ayant fait appliquer une eguille de chirurgie par Me Charles Emmanuel Barbier chirurgien demeurant à Nantua que nous avons mande pour cest effet en quelques endroits et autour de ladiste marque elle disoit quelle sentoit bien que on la piquoit et qu’on luy faisait mal, mais lors quelle fut pouser [?] dans le noir de ladiste marque, elle fut insensible sans tesmoigner aulcun resentiment de dolleur. Et pour le premier davantage nous luy fimes appliquer la pointe d’un bisturit bien esgüe que bous y fimes  pouser a la profondeur d’une bonne espingle qui y fut laissé quelque temps sans quelle dit rien ny quelle tesmoignasse aucun ressentiment de dolleur durant lequ… [page abimée] elle fut par nous interrogée ………… [mot incompris] si elle resentait point de dolleur au dessoubs dusdit pied a quoy elle respondoit toujours que non. Et appres ayant fait retirer ledist bisturit nous la fimes repiquer du mesme fer en dautres endroits de desoubs ledit pied dont elle se plaignoit que lon luy faisoit mal et sentoit de dolleur, Et desquels endroits il sortoit du sang rouge, mais de l’endroit ou estoit la marque il nen parut point sinon un peu de sang noir comme d’……… [mot incompréhensible] qui ne fit presque que mollier le trou ou ledist bisturit avoit este applique. Et appres lavoir fait debander les yeux nous luy demandames si le lieu quelle nous avoit marque avec le doigt soubs son pied gauche estoit veritablement lendroit ou le diable lavait marque, Et si jamais elle avoit este blesse desoubs ledit pied par quelques ass…….. [page abimée] / ou multrissure [?], a quoy elle respondit que cestoit bien le mesme endroit ou le diable l’avait marque. »

La Marque du Diable, Procès de Jeanne Alhumbert, MS 2152, Bibliothèque Municipale de Lyon Part-Dieu

Les magistrats assurent à Jeanne que par sa confession, elle a « fait perdre au diable tout le pouvoir quil avait heu sur elle, quelle neut plus de crainte, que nous la ferons visiter par de bons ecclesiastiques qui luy enseigneront les moyens quelle debvroit suivre pour se maintenir en la grace de dieu. Et l’ayant laisse entre les mains du geollier desdites prysons pour la garder en sure garde, nous avons du …. [jour ?] dresse le present proces verbal pour servir et valloir ce que de reyson que nous avons signe avec ledist Me Claude Prost nostre greffier lesdit jour mercredi quinziesme may mil six cent quarante sept. »

Le 18 mai 1647, dans les « prisons ordinaires de Nantua », notre sorcière est à nouveau devant Me Jean Pierre JANTET, afin de procéder à ses premières « responses personnelles ». Après avoir fait le serment de dire la vérité, la détenue est priée de se présenter :

« Respond quelle se nomme Janne fille de feu Michel Alhumbert vivant laboureur du village du Poysat et de feue Clauda Brunet sa mère qui estoit native de labergement. Quelle est eagé denviron trente quatre ans et quelle a tousjours faict profection de servir au laborage ausdit lieu du poysat. »

Ensuite, on lui demande si elle connaît les raisons de sa détention, pourquoi est-elle venue les voir, pourquoi veut-elle mourir comme elle a pu l’affirmer, si elle est une sorcière et si elle est allée à la synagogue. La pauvre Jeanne répond qu’elle n’est pas sorcière bien qu’elle ait pu le dire, qu’elle n’est jamais allée à la synagogue du diable, mais « quil vouldroit mieux quelle le fut [sorcière] que d’estre comme elle est« , car « elle scait bien quelle a tous les diables au corps« . Ainsi notre Jeanne avait « le diable au corps » ! Est-ce pour réfréner sa libido – dans une société, ne l’oublions pas, qui plaçait le péché au coeur de ses préoccupations – que notre Jeanne Alhumbert s’est rendue aux autorités de Nantua  ? De plus, notre Jeanne Alhumbert, non mariée à 34 ans (plutôt rare) devait être une cible de choix pour des « aventures » extra-conjugales. Mais revenons-en à notre source. Je passe sous silence les questions suivantes qui s’attardent sur le déroulement des divers interrogatoires  dont elle a fait l’objet jusque là. Notre Jeanne réaffirme qu’elle n’est pas une sorcière, qu’elle ne s’est pas donnée au diable, qu’elle n’a pas été marquée par lui, et qu’elle ne se souvient pas d’avoir dit telle ou telle chose.

Le 21 mai 1647, Jeanne Alhumbert est de nouveau face à Jean Pierre Jantet afin de procéder aux « secondes responses personnelles ». Voilà huit jours que notre Jeanne est détenue prisonnière à Nantua. Dans les conditions de détention que l’on peut imaginer, que pouvait peser notre jeune paysanne analphabète face à la pression psychologique de magistrats roués aux joutes oratoires ? On lui rappelle qu’elle avait pu dire que le seul mal qu’elle avait pu faire, c’était de rendre malade la fille de son frère âgée de 6 mois. Plus grave, on lui demande s’il est vrai « quelle a encore faict mourir un jeune enfant de Cathelin Assumel Caluin en luy crachant contre en un lieu dans la campagne que lon appelle la fenaz mortaz » lors de la fête de tous les Saints dernière alors que l’enfant était dans un berceau proche d’un buisson, bien que l’enfant « ne prit pas si tost le mal mais quelque temps après et ne mourut que quelques jours apres Noel. » Jeanne gardait le bétail de son frère qu’elle menait paître lorsqu’elle passa près du berceau. Si elle « maléficiat ledist enfant pour le rendre malade jusques a la mort« , ce fut « parce que le coeur le luy dit » bien qu’elle « n’avoit point de haine contre le pere et la mere« . Notre Jeanne confesse enfin qu’elle est bien une sorcière « et quelle en demande pardon a dieu« . Mais le diable ne lui a jamais commandé de faire des maléfices, ne lui a jamais fourni des « graisses, onguents ou autre chose« . Il lui a seulement dit que lorsqu’elle serait courroucée, « elle navoit qu’a cracher contre les personnes quelle vouldroit faire du mal et quil seroient mallades ». Elle confesse que la marque qu’elle a sous le pied gauche est bien la marque du diable, qu’elle n’est pas due à la maladie de Saint Félix.

Le 23 mai 1647, Jeanne Alhumbert est devant Jean Pierre Jantet pour procéder à ses « troisiesmes responses personnelles ». Elles ne nous apprennent rien de plus, même si elles tendent à approfondir les circonstances. Par exemple, lors du maléfice jeté à la figure du petit Assumel Caluin âgé d’un demi-an, il y avait une autre bergère qui gardait ses bêtes, Clauda BEROD, servante de Jean GOIET (sans doute le Jean ALHUMBERT dit GOIET).  A la question de savoir si personne ne la soupçonne d’être sorcière et de faire des maléfices, elle répond que non. Bref, le dossier à charge contre notre Jeanne ALHUMBERT, s’avère léger : deux enfants « maléfciés », dont l’un fut guéri au bout de 8 jours, et l’autre mourut quelques mois après. Aussi, « le procureur d’office des terres de Nantua qui a veu les premieres secondes et troisiesmes response de Jeanne Alhumbert avec le verbail du 12è 14è et 15ème de présent, dit quela qualité et gravité du fait et du crime, requiert une disquisition [« Disquisition : Examen, recherche exacte de quelque verité », Dictionnaire de l’Académie Française, 1694] plus grande et une preuve [?] plus précise que celle des confessions de ladîte alhumbert…« .

Donc le 5 juin 1647, Jeanne ALHUMBERT, toujours emprisonnée à Nantua, est à nouveau devant Jean Pierre JANTET pour procéder aux « quatriesmes responses personnelles ». Pour y entendre toujours les mêmes questions des magistrats. Dès la première question (« Sil est vray quelle soit sorciere quelle se soit donne au diable et quelle ayt este a la synagogue des sorcieres »), Jeanne montre, et on la comprend, sa lassitude : « Respond quelle ne respondra plus rien que ce quelle nous a desja tant de fois dit et quelle ne dira jamais ny quouy ny que non« . A la 2ème question (« Nous l’avons enquis si elle estoit dans le lict et alheure de la mort si elle parleroit de la sorte et si elle vouleroit mourir sorciere »), Jeanne Alhumbert « respond que nous luy demanderons tout ce que nous voudrons quelle ne respondra plus rien« . Si elle ne dit mot sur de nombreuses questions, celles auxquelles elle a pu répondre contradictoirement de nombreuses fois, de nouvelles questions lui sont posées. Ainsi, Jeanne confesse que « sa belle soeur [Magdelayne PONCET femme d’Estienne ALHUMBERT] a heu plusieurs fois querelle avec elle pour l’obliger daller a la messe » et qu’elle faisait tout « pour éviter dy aller« . Jeanne répond « quelle n’estoit pas dans le bon chemin et quelle estoit perdue« . Jeanne confesse également qu’elle a pu dire à sa belle-soeur et à d’autres personnes « quelle estoit fille perdue quelle ne seroit jamais sauvé et que tous les autres seroient sauves sinon elle« . Jeanne aurait également (elle ne s’en souvient pas mais reconnaît que cela peut être vrai), alors qu’elle se trouvait en la grange de son frère avec la servante de celui-ci (Gonetaz BOYARD ou GOYARD), dit « Je suis une fille perdue je me suis bien perdue pour mon plaisir« . Jeanne confesse encore avoir rencontré, avant de venir à Nantua, Jean BEATRIX entre le Poizat et Lalleyriat, auquel elle aurait dit « Je suis une fille perdue j’ay le diable au corps« . Et ledit Jean BEATRIX lui aurait répondu : « pour avoir le diable au corps vous nestes pas perdue, que si vous vous estes donné au diable et que vous soyer sorciere il y a du danger. Et si cela est, adressé vous a mons. le curé quy vous en donnera bon conseil ou a la justice« .

Le 7 juin 1647, le calvaire continue pour notre Jeanne ALHUMBERT. Elle est de nouveau par devant Jean Pierre JANTET afin de procéder à ses 5ème réponses personnelles. Les magistrats la font mettre à genoux et lui font faire un acte de contrition, puis la font asseoir sur un siège et prêter serment. L’interrogatoire peut une nouvelle fois commencer. Jeanne confesse qu’elle est bien sorcière et qu’elle a renoncé à Dieu pour se donner au Diable. A la question de savoir pourquoi elle s’est donnée au diable, voici ce que répond Jeanne :

« Respond que despuis le jour quelle vint par devant nous il y heut environ une année au mois de mars dernier, pour nous faire plainte (acompagné du proc. Berthet) de ce que son frere la traitoit mal et ne luy voulloit pas ballier la part du bien que son pere luy avoit laissé, que nous luy dismes que si son frere la traitoit mal il ne falloint point retorner avec luy, que nous luy ferions bonne justice et quil falloit juger cest affaire promptement. »

En quelques lignes, notre vision idyllique de la vie de nos ancêtres explose. De nombreuses plaintes en justice concernent le non respect des volontés du défunt énoncées lors de son testament : les femmes (veuves ou filles) y sont souvent lésées.  Mais revenons-en à notre procès. Le frère de Jeanne l’obligea à retourner demeurer avec lui « luy disant que touttes les fois que sa mere l’avoit battu il n’estoit pas sorti de la mayson ». Là encore, notre idéalisme béat peut en prendre un coup : les archives de justice en témoignent aussi, la violence, était courante, y compris dans la sphère familiale. Jeanne demeura un temps en la maison de son dit frère au village, puis dans la grange proche de la montagne de Saugey, pour « y gouverner le bestail ». Mais rapidement, elle se repentit d’être retourner vivre avec son frère, commença à douter de Dieu, et connut « plusieurs tentations manifestes que le diable estoit un meilleur maistre que dieu« .

Jeanne confesse à nouveau avoir dit « quelle estoit une fille perdue quelle ne seroit jamais sauvé, et que tout le monde serait sauvé sinon elle » à diverses personnes : Claudine BEROD et Estiennette JACQUELIN (servantes de mon ancêtre Jean ALHUMBERT GOIET), Ysabeau ALHUMBERT, Benoîte CLERC, Nicolarde BEROD, Pernette ASSUMEL. Enfin, répondant à une énième question, Jeanne termine en disant « que si elle a merité la mort elle la prendra allegrement pour lamour de dieu. »

Le 2 juin 1647, à la requête du Procureur d’Office, Jean Pierre JANTET s’était rendu à Lalleyriat en la maison de la cure dudit lieu pour y entendre quelques témoins (f° 65 et suivants) :

– Bartholomée PERNOD MELAUD, femme de Catherin ASSUMEL CARMIN laboureur du village du Poysat, 33 ans environ, ni parente ni alliée de l’accusée. Ne sait rien de plus que ce qu’a pu dire Jeanne ALHUMBERT. Au sujet de la maladie puis de la mort de son enfant, Bartholomée dit qu’elle « na jamais soubsonné personne non pas mesme ladiste alhumbert« . Elle rapporte également « que l’on disoit quelle estoit une folle » ;

– Clauda, fille de + Jean BEROD laboureur du Poysat, servante de Jean ALHUMBERT GOIET, 22 ans environ, ni parente ni alliée de l’accusée. Elle ne sait rien de ce qu’a pu déclarer ladite Jeanne ALHUMBERT ;

– Gonettaz fille de + Claude GOYARD (BOYARD ?) du village d’Oyonnax, demeurant servante de petit Estienne ALHUMBERT du Poysat, 18 ans environ, ni parente ni alliée de l’accusée. Depuis 2 ans qu’elle est servante chez le frère de l’accusée, elle n’a jamais rien remarqué « de mauvais en elle« . Même si elle s’est mise à la craindre (au point d’éviter de coucher en la grange avec ladite Jeanne ALHUMBERT) depuis la fois où l’accusée s’était ruée sur elle en lui disant qu’elle était « une fille perdue » ;

– honneste Jean BEATRIX, bourgeois de Nantua, habitant et demeurant au village du Poysat, 65 ans environ, non parent mais parrain de l’accusée. Il dépose qu’il ne sait rien de ce que sa filleule a pu s’accuser. Il rapporte seulement que l’épouse dudit Estienne ALHUMBERT (frère de l’accusée) et mère de l’enfant malade était venue voir Françoise BUFFARD (écrits au dessus d’une Antoinette SAGE rayée : en fait Antoinette SAGE est l’épouse de Pierre BEATRIX, un autre fils du déposant), femme de Jean (prénom rajouté) Pierre BEATRIX fils du déposant, parce que cette dernière avait eu aussi un enfant malade quelques jours durant, et pour savoir ce qu’elle avait pu faire pour la guérison de son enfant, ce à quoi l’épouse BEATRIX avait répondu « quelle ny avoit rien faict sinon quil estoit guery par la Grace de dieu« . D’autre part, Jean BEATRIX a « ouy dire » que Cathelin ASSUMEL CALMIN (?), son neveu, a eu un enfant malade. Il n’a jamais rien soupçonné de sa filleule « sinon (…) quil a ouy dire quelle se perdoit dans les bois et quelle demeuroit trois ou quatre jours sans manger« . Quelques jours après avoir rencontré Jeanne ALHUMBERT sur le chemin du Poisat à Lalleyriat, Jean BEATRIX entendit dire qu’elle s’était rendue à Nantua « pour declairer par devant nous quelle estoit sorciere » ;

– Claude fils de Nicolas ALHUMBERT laboureur du Poisat, 16 ans environ, ni parent ni allié de l’accusée. Il a servi un temps dans la maison dudit Estienne ALHUMBERT, et a pu constaté la maladie de l’enfant, mais « na jamais rien recogneu a ladiste alhumbert sinon que son frere et sa belle soeur se fachoient a elle pour la faire lever le mattin et aller a la messe » ;

– Antoinette PERNOD MELAUD femme d’hon. Jean BEATRIX habitant au Poisat, 60 ans environ, ni parente ni alliée de l’accusée. Elle ne sait rien de ce qu’a pu déclarer ladite accusée, mais elle a vu la maldie « extraordinaire » de l’enfant de Cathelin ASSUMEL, mais n’a jamais « soubsonné ladite alhumbert sinon despuis quelle a ouy dire quelle luy avoit donné ladiste maladie pour le faire mourir » ;

– Françoise BUFFARD femme de Jean Pierre BEATRIX laboureur du Poisat, 31 ans environ, ni parente ni alliée de l’accusée. Elle dépose que Jeanne « nestoit rien  de tout ce dont elle saccuse » ;

– Cathelin ASSUMEL dit CALMIN laboureur du Poisat, 29 ans environ, non parent ni allié. Il dépose « quil na jamais soubsonné ladiste alhumbert d’estre sorciere ny davoir fait des malefices a personne« . Quand au décès de son enfant, « ne sachant dou ceste fortune luy estoit arrivé et quil en laisse le Jugement a dieu » ;

– Estiennette fille de + Jean CLERC dit JAQUELIN du Poisat, servante de Jean ALHUMBERT GOIET dudit lieu, 30 ans environ, ni parente ni alliée. Elle dépose qu’elle ne sait rien de la déclaration qu’a pu faire l’accusée, qu’elle « n’a heu jamais mauvais soubcon« .

Le lundi 3 juin 1647, Jean Pierre JANTET est au Poisat pour entendre d’autres témoins :

– Ysabeau fille de + Gros Claude ALHUMBERT laboureur du Poisat, servante en la maison de Nicolas ALHUMBERT audit lieu de Poisat, 15 ans environ, cousine en degré « fort escogneu » de l’accusée. Elle aussi « na jamais rien recogneu de ladite Janne de mauvais«  ;

– Benoîte CLERC, femme d’Antoine ALHUMBERT laboureur du Poisat, 40 ans environ. Son mari est cousin de ladite accusée en degré « fort escogneu« . Elle ne sait rien de ladite Alhumbert, outre ce qu’elle a pu entendre (sa réticence à se lever pour aller à la messe, ses propos répétés disant qu’elle était une fille perdue, la maladie de l’enfant de son frère, et la mort du petit Assumel) ;

– Nicolarde BEROD femme de Nicolas ALHUMBERT laboureur du Poisat, 30 ans environ. Son mari est parent de ladite Jeanne, mais ne sait pas en quel degré. Elle dépose que « despuis quelle cognoit ladiste Janne alhumbert elle na jamais rien recogneu en elle de mauvais » si ce n’est ce qu’elle a pu entendre… ;

– Pernette ASSUMEL, veuve de Guillaume CHANAL laboureur du Poisat, 49 ans environ, ni parente ni alliée. Elle dépose « ne scavoir autre de la confession de ladiste Janne alhumbert ny de ses deportemens« . Elle a pu rencontrer à plusieurs reprises ladite accusée qui lui dit qu’elle était malade (« Je ne scay que luy il me bouge tout par le corps« ) et « que une scellie [?] plaine de viande ne la recompliroit pas » ;

– Jeanne ASSUMEL RIONDET (RIOUDET) femme de Claude BEROD laboureur du Poisat, 30 ans environ, ni parente ni alliée. Dépose avoir vu la maladie  de l’enfant du frère de l’accusée ;

– Magdelaine PONCET femme d’Estienne ALHUMBERT laboureur du village du Poisat, 26 ans, bellesoeur de l’accusée. Elle dépose que depuis le mois de septembre dernier, « elle a recogneu beaucoup de changements dans son exprit et dans ses facons de faire« , que depuis ce temps « elle na jamais put obligé ladiste Janne daller a la messe« . Suite à ces remontrances, ladite Jeanne finit par lui dire « quelle estoit sorciere et quelle sestoit donné au diable« , qu’elle avait « le diable au corps« . Une autre fois, Jeanne lui dit qu’elle avait donné la maladie à sa fille, ce à quoi ladite Magdelaine répondit qu’elle ne la croyait pas, qu’elle [Jeanne] était « une folle et une teste legere« . Mais Jeanne lui rétorqua qu’elle n’était pas folle, ni une tête légère, qu’elle avait bien donné la maladie à sa fille.  Depuis lors, la déposante « a tousjours heu beaucoup de crainte et daprehension de la laisser sulle [seule] avec ses enfants, que tant elle qu’estienne alhumbert son mari ont fait ce quils ont peut pour lobliger de bien vivre et mesme ladiste deposante la fit / confesser et communier« . Après avoir disparu quelques jours, notre Jeanne dit à la déposante qui lui demandait d’où elle venait, « quelle avoit demeuré dans un bois (…), et quelle avait couché un soir devant leur grange, et quelle navoit rien mangé despuis quelle estoit sortie de leur mayson« . Mais la déposante avait « bien sceu que la soeur de la dite Janne qui est marié à pierre Grillon luy avoit faict du pottage et luy avoit donné a manger tout quelle avoit vollu le mattin quelle avoit esté trouvé par son mari et leur valet« . Pour finir, la déposante déclare « nadjouxtoit (…) pas beaucoup de foy a ce que disoit ladiste Janne parce quelle recognoissoit bien quelle disoit souvent des mensonges« .

Ces informations ont été récoltées avant les 3èmes réponses personnelles de notre Jeanne ALHUMBERT. Le 10 juin 1647, Jean Pierre JANTET procède aux Répétitions & Confrontations (f° 91 et suivants) aux prisons ordinaires de Nantua.

Tout d’abord, Bartholomée PERNOD MELAUD femme de Catherin ASSUMEL, mise en présence de l’accusée. En premier lieu, est faite lecture de la déposition de ladite PERNOD, déposition qu’elle assure véritable « sans y adjouter ny diminuer« . Jeanne ALHUMBERT confesse à son tour la véracité de la déposition, que « veritablement elle avoit donné le malefice a lenfant de ladiste Pernod« , et lui demande pardon d’avoir fait mourir son enfant. Bartholomée dit qu’elle lui pardonne « de bon coeur » la mort de son enfant et « prioit de mesme dieu de la luy pardonner« . Jeanne demande pardon également à tous ceux qu’elle a pu offenser et prie Dieu de lui pardonner.

Puis Clauda BEROD, qui souhaite ajouter quelque chose à sa déposition : « est souvenante que quelque temps appres la my aout dernier, estant devant la grange destienne Alhumbert frère de ladiste jeanne icelle Janne luy dit quelle estoit cause que la Seytiaz (qui veut dire secheresse) estoit sur la terre  et quella deposante luy respondit / S’a miserable tu n’es pas a dieu, c’est a faire a dieu, recommande toy a dieu« . On demande à Jeanne si elle est d’accord avec le surplus de la déposition. Jeanne commence par dire « quelle ne se resouveneroit pas davoir dit a ladiste berod quelle heut mis la secheresse sur la terre« . Devant l’impatience du magistrat qui veut entendre ce qu’il veut entendre, Jeanne ajoute « que si ladiste berod dit quelle le luy ayt dit quil peut bien estre vrai mais quelle ne sen ressouvient pas« . Bien sûr le magistrat de peu se satisfaire de cette réponse, il lui faut des aveux : « Et continuant a la presser de nous dire sil estoit vray quelle ayt donné la secheresse sur le fruit de la terre, elle nous a demandé si nous / ne la ………. [?] pas encore, et que nous luy donnons temps dy penser pour son resouvenir« . Nous ne savons pas si le magistrat est devenu tout rouge, mais nous savons que sa patience (pourtant grande) avait des limites : « et l’ayant exorté a ne point prendre temps pour prendre conseil dune chose quelle doit scavoir, appres avoir longtemps demeuré elle nous a dit J’y pense et il peut bien estre vray que j’en ai heu la pensé, mais je ne me resouvient pas si je l’ay faict. Et encore appres nous a dit encore j’y pense bien mais je ne me resouvient pas si j’ay mis la secheresse dessus la terre.« 

C’est au tour de Gonettaz BOYARD de se présenter et d’y entendre sa déposition qu’elle confirme être vraie ainsi que l’accusée. Puis c’est celui de Cathelin ASSUMEL. Jeanne « confesse davoir ballié le malefice a lenfant dusdit assumel et de lavoir fait mourir Et quelle en demandoit pardon audit assumel lequel assumel a respondu quil luy pardonnoit de bon coeur pour lamour de dieu« . Yzabeau ALHUMBERT vint entendre sa déposition et être confrontée à l’accusée, sa parente au 4ème degré. Puis Benoîte CLERC, dont le mari est parent de l’accusée. Notre Jeanne ALHUMBERT est demeurée d’accord avec les dépositions d’Yzabeau et de Benoîte.

HERR Michael – Sabbat de sorcières sur le mont Brocken, 1650

S’ensuit la confession et déclaration de l’accusée, un document qui, pardonnez-moi l’expression, nous « asseoit ». Un document dans lequel il n’est plus du tout question d’un enfant malade guéri au bout de huit jours, d’un autre moins chanceux qui meurt quelques mois après, et d’une sécheresse ruinant les récoltes. Ces trois affaires (les seules sorties de multiples interrogatoires de l’accusée et des auditions d’une quinzaine de témoins) révélaient une sorcière d’un piètre acabit. Nous étions loin de l’imaginaire de la sorcellerie véhiculé par nombre d’ouvrages et leurs auteurs (des inquisiteurs en général) tout au long du 16ème siècle : la copulation charnelle avec le diable, les orgies collectives, le recours à diverses substances, etc. Le magistrat ne s’était sans doute pas montré assez persuasif. Notre Jeanne Alhumbert ne correspondait pas du tout à l’image que l’on pouvait se faire d’une sorcière en 1647. Il fallait du sensationnel, du croustillant, de l’excitant. On allait quand même pas mener à la potence une pauvre fille pour une petite maladie de 8 jours, une mort étrange après 3 mois d’affaiblissement, et une sécheresse ? Le magistrat aurait sans doute été moqué. Mais écoutons-le.

« Nous Jean Pierre Jantet docteur en droits Juge des Terres de Nantua a tous quil appartiendra scavoir faisons quappres les repetitions et confrontations des tesmoings susnommes ayant exorté quelque temps ladite Janne alhumbert de nous confesser verite et declairer au vray touttes les abominations et / malefices que le diable luy a fait commettre despuis quelle est sorciere et de nous dire les noms  de ceulx quelle a cogneu dans la synagogue affin quayant le tout confessé elle puisse plus facilement se destaché des promesses quelle a faite au diable et trouver grace devant dieu« .

En premier lieu, Jeanne avoue avoir « un grand repenti de sa faulte quelle en demandoit pardon a dieu, et vollontairement nous a declairé quelle a esté bien mal advisé.« 

En second lieu, si elle pouvait « maléficier » les gens simplement en leur crachant dessus, c’est « que le diable luy donnat un morceau de graisse noire qui estoit de la grosseur denviron une noix quil luy fit manger » (elle avait nié jusque là absorber quelque chose pour ce faire).

En troisième lieu, Jeanne reconnaît avoir eu la connaissance charnelle du diable (si elle avait pu répéter à de nombreuses reprises qu’elle s’était donnée au diable, elle avait toujours récusé le rapport sexuel) : « confesse qu’aussi tost quelle fut faite sorciere, le diable heu sa cognoissance charnelle, et quil estoit en forme d’homme, et que souvent despuis il a heu sa mesme cognoissance dans la synagogue, et quelle ny avoit point de plaisir, parce quelle resentoit quil avoit le membre froid et rude, et quelle demeuroit appres comme si elle heu esté gellé« .

En quatrième lieu, les orgies (alors que là aussi elle avait récusé toute forme de rapports sexuels entre sorciers et sorcières lors de ses visites à la « synagogue ») : « Et quil est vray encore quelle a veu dans la sinagogue que tous les sorciers prenoient chascun une femme et s’acouployent avec elles, mais quelle ny a jamais point cogneu charnellement personne des sorciers qui y estoient, parce quils avoient chascun leur femme, et quelle estoit toutte nouvelle sorciere dans la sinagogue« .

On peut s’étonner de ces nouvelles confessions de notre Jeanne ALHUMBERT : « Et que si bien elle ne nous a pas confessé par sa premiere / responce quelle a desja faite par devant nous les verités quelle nous a dit  maintenant C’est parce quelle se pensoit bien que nous la reverrions encore et quelle auroit bien assez de temps pour le nous dire Et que si elle se resouvient de quelque chose cy appres elle nous le dira« .

Le 11 juin 1647, c’est hon. Jean BEATRIX qui est appelé pour une confrontation avec l’accusée. Puis, c’est au tour d’Antoinette PERNOD, femme dudit BEATRIX ; de Claude fils de Nicolas ALHUMBERT ; de Françoise BUFFARD femme de Jean Pierre BEATRIX ; d’Estiennette fille de + Jean CLERC dit JACQUELIN ; Nicolarde BEROD, femme de Nicolas ALHUMBERT ; Pernette ASSUMEL veuve de Guillaume CHANAL ; et Jeanne ASSUMEL RIONDET, sans que quelque chose soit rajouté à leurs dépositions. Les confrontations se terminent avec Magdelaine PONCET femme d’Estienne ALHUMBERT qui se souvient « qun jour environ la feste de Noel dernier Claudi Pernod Melaud qui a epousé la soeur de son mari et de ladite Janne, se trouvait mallade, ladite Janne luy dit / mon beaufrère est mallade, je luy ay donné la malladie quil a. Et ladiste Poncet luy ayant dit quelle estoit une folle et quelle ne la croyt pas, Elle luy respondit aller voir chercher dans mon coffre et vous y trouverez une boitte dans laquelle il y a de la graisse que je me sers. Et icelle Poncet estant toute surprise et estonnée, alla chercher avec sa servante dans ledist coffre mais elle ny trouva rien. » Jeanne ALHUMBERT lui demande pardon de tous les maux qu’elle lui a fait, « a quoy ladiste Poncet en pleurant luy a dit quelle luy pardonnoit de bon coeur et prioit dieu quil luy pardonnasse ses faultes« .

Le document suivant (f° 115 et suivants), du 12 juin 1647, est le « verbal de la visite et recognoissance de la marque de Janne Alhumbert ». Mais il ne nous apprend rien de plus que ce qui a pu être dit supra sur la reconnaissance de la marque du Diable.

Ensuite nous avons l’inventaire des pièces produites : le procès verbal des déclarations faites par Jeanne ALHUMBERT les 12, 14 et 15 juin ; les réponses personnelles faites par ladite Jeanne des 18, 21 et 23 mai, 5 et 7 juin ; les informations faites à Lalleyriat les 2 et 3 juin ; les répétitions et confrontations des témoins avec la dite Jeanne des 10 et 11 juin ; l’acte de confession et déclaration plus particulière de l’accusée ; le procès verbal de la visite et de la reconnaissance de la marque du diable faite par Me Charles Emmanuel BARBIER, chirurgien de Nantua ; les conclusions du procureur d’office ; diverses pièces annexes (assignation des témoins, etc).

J’en termine donc avec les conclusions définitives du procureur d’office, à savoir 33 pages bien écrites dans lesquelles nous retrouvons tout ce que nous pouvons lire dans les traités de sorcellerie et démonologie. Pour résumer, il en ressort que :

◊ Le magistrat croit en l’existence des sorciers : « L’esperience autant funeste que familiere à dez long temps fortifié cette vérité constante. Qu’il y a des véritables Sorciers, aussy bien que des magiciens, et qu’on n’en peut plus douter sans dementir une infinité de témoignanges autentiques des Sacrez cahyers & profanes, & combattre la croyance de l’Eglise.« 

◊ S’il y a beaucoup plus de sorcières que de sorciers, c’est « parce que c’est un sexe fragile qui repute & tient souvent les suggestions Demoniaques pour divines, elles se forgent plusieurs Songes quelles croyent veritables, joint quelles abondent plus en passions aspres & vehementes, et entretiennent / plus obstinement leurs imaginations« .

◊ Il y a 2 sortes de sorcières, certaines « sont seulement travaillees d’illusions et s’addonent aux venins« , tandis que les autres, les plus dangereuses, « sont celles qui ont fait une Renonciation expresse à Jésus Christ, & se sont donnnees à Sathan, et celles cy font plusieurs mechancetes et son transportees aux assemblees nocturnes du sabbath« . Il va sans dire que pour notre magistrat, la pauvre Jeanne Alhumbert fait partie du 2ème groupe : « L’accusee se trouvera sans doute convaincue en ce proces par une preuve fatale / d’estre du rang et categorie  des Sorcieres en dernier lieu remarquées, qui sont les plus abominables« . Elle sera donc condamnée à la peine capitale :

« C’est pour quoy led. Procureur d’office conclud a ce que pour reparation des cas de sortilege et malefice mentionnes au proces dont l’Accusée sera déclarée deuement attainte et convaincue, elle soit condampnee d’estre livrée en mains de l’executeur de la Haute Justice, menée en chemise et pieds nus au devant la grande porte de l’Eglise Paroissiale de Nantua, tenant en main une torche ardante, et la faire amande honorable, dire et declarer Que par une abominable Impiété, elle a oublié Dieu, & l’a renoncé, s’est laissée séduire et tromper par le diable, l’a servy & adoré, s’en repent et en demande pardon à Dieu, au Roy et à Justice ; et a fait, estre conduitte par ledit executeur au lieu acoutumé pour y estre pendue & étranglée à une potence qui pour cet effet y sera / dressée, & son corps mort, ars et brulé & la cendre jettée au vent. Condampnée en outre en l’amande de cent livres envers justice et aux frais du proces. Et avant qu’estre executee sera presentee & au besoin seroit appliquée à la question pour avoir revelation des complices. »

  SOURCE : MS 2152, Bibliothèque Municipale de Lyon Part-Dieu, Fonds Ancien

  Transcriptions GeneaChris69

 Pour approfondir la question, « Magistrats et Sorciers » de Mandrou, et « La Peur en Occident » de Delumeau. Sur Gallica, plusieurs traités, dont celui de Henry Boguet (1550-1619), « Discours exécrable des sorciers : ensemble leur procez, faits depuis deux ans en ça, en divers endroicts de la France…. »

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3 commentaires

  1. Bonjour,

    J’ai découvert cette soi-disant sorcière dans un vieux Google-Book : « Analyse historique des archives communales du Bugey »-Tome premier-par G.Debombourg (1855). Il renvoie aux AD-21 pour la source. Je reviens de Dijon, bredouille. Je tape quelques mots clés sur mon moteur de recherche et je tombe sur votre site, bien plus disert. Je sais maintenant que Jeanne est une Alhumbert (-> Alombert…), ce que l’ouvrage ne disait pas. C’est ce que je cherchais. Merci encore pour ce travail remarquable. Votre version plus bienveillante et circonstanciée que celle de Debombourg m’intéresse.
    Si vous aviez des photos du doc original, je serais preneur. Sinon, je devrai m’assurai qu’il est toujours à Lyon-Part-Dieu et m’y rendre.
    Tous mes encouragements pour ce que vous faites.
    Cordialement.
    Paul Pierret
    Dans votre transcription : « met un feu dans le feu » (met un fer dans le feu?) / »une scellie pleine de viande » (une seille (seau en bois) pleine de viande ? »

    1. Bonjour,

      Dommage pour votre déplacement à Dijon… J’espère que vous n’habitez pas trop loin de cette ville ? Je vais essayer d’aller à Dijon cette année pour continuer de photographier des terriers (j’habite près de Lyon). J’ai photographié intégralement le Procès. Je vous enverrais un lien dès que j’aurais le temps (ce week-end sans doute) pour que vous puissiez télécharger les photos de ce Procès. Je prépare un recueil d’articles historiques et généalogiques parmi lesquels il y aura une « édition » intégrale de ce Procès. Cordialement.

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